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Extrait du chapitre 11.

          L'adolescente galopait dans l'immensité d'une terre devenue maussade alors que le destin avait tissé sa vie dans une conformité de principes inéquitables. La voilà maintenant de nouveau sur le territoire des hommes, les lèvres gercées et bleuies par le froid. Ses mains s'engourdissaient, et plus elle avançait dans l'inconnu, plus la solitude l'accablait. Elle se perdait dans l'étendue blanchâtre, immobile et calme, tout lui était méconnaissable.

          Le paysage endolori sous le poids d'un manteau de neige se métamorphosait et la bise gémissait sa rage au ciel austère. Dans un silence sans fin, le grésil avait figé l'ensemble de la nature, les ruisseaux, les lacs... Pas un bruit, presque aucune vie, plus de chansons dans l'air.      

            Le sort continuait à s'acharner contre elle, de gros nuages libéraient d'énormes flocons, effaçant ainsi les repères qui la guidaient jusqu'à Göthsvälen. Elle ne souhaitait pas défier les éléments en furie, mais il lui fallait progresser pour ne pas se perdre et mourir de froid. Elle devait laisser Hinäé la conduire là où elle n'avait plus de visibilité. Elle devait lui faire confiance car il ne lui restait plus qu'elle sur qui compter.

          Sa monture se déplaçait difficilement avec l'accumulation des chutes de neige. Au comble du désespoir, Eïleen vit plusieurs loups la suivre car, opportunistes, ils attendaient le moindre faux pas de sa part pour la dévorer ainsi que son cheval. Le risque de croiser des voleurs prêts à la dépouiller était tout aussi réel. Aussi épuisée que sa monture, elle rechercha un endroit où se réfugier, un endroit où s'abriter des prédateurs et du froid mordant. La rigueur de l'hiver était fatale pour beaucoup : à bout de souffle, le cheval finit par s'écrouler et rendit l'âme. La princesse n'avait plus qu'à marcher désormais. Derrière elle, la meute de loups se jeta sur la dépouille de l'animal. Il n'en resta rien, que sa carcasse.

          Son errance se faisait par de longues journées tourmentées de désespoir et de découragement. Dans sa détresse, Eïleen croisa un homme sur sa route, qui l'invita à se réchauffer au coin de sa cheminée. Il avait l'air inoffensif et de bonne foi, alors Eïleen le suivit. Hinäé ne perçut aucun danger.

          Arrivé dans la petite demeure, l'homme lui servit un peu de soupe et d'hydromel dans une corne. Plus tard, la jeune elfe déposa son arme et s'apprêtait à se coucher dans un petit lit quand soudain, elle fut prise au dépourvu par une vision horrifique. Son hôte n'avait pas de pieds et flottait dans les airs. Dans le noir, elle n'avait pas fait attention à ce détail et était terrifiée par ce qu'elle voyait. Elle s'éloigna de lui à toute vitesse.

          Féroce, l'être irascible cherchait à la faire tomber dans un terrible trou noir qu'il avait fait apparaître juste devant lui. Eïleen était paralysée par une douleur causée par un mécanisme psychologique, qui lui permit d'intérioriser ses émotions. L'homme lui dévoila alors sa véritable nature avec son teint noirâtre et fuligineux sans pour autant être décomposé. Eileen avait suivi un draugr et était devenue sa proie.

          À ce moment de son existence, elle comprit que toutes les histoires n'étaient pas que des mythes, certaines pouvaient être réelles. « Ainsi, tout ce que racontaient les villageois n'était pas une légende ! » Le revenant se délecta de son fluide psychique et son emprise sur elle augmentait considérablement.

          Si l'ombre des ténèbres continuait à absorber sa force, Eïleen serait projetée dans son antre et perdrait la vie. Il lui fallait trouver le moyen de se saisir d'Hinäé. « Il est vrai que je suis paralysée physiquement, mais pas mentalement. Si je ne peux pas atteindre mon arme, je dois la faire venir jusqu'à moi. » La jeune elfe se contraignit à bouger ses muscles par sa seule force de penser. Après un moment, rien ne se passa, le draugr était très fort. « Tout est une question de volonté ! pensa-t-elle. Oui c'est ça, rien n'est impossible lorsqu'on y met toute sa volonté. »

          Eïleen ferma les yeux pour ne pas voir son persécuteur, car c'est dans la faiblesse de ses victimes qu'il puisait sa force. Elle se concentra comme jamais. Étrangement, elle se mit à ressentir l'énergie spirituelle de toutes les âmes qui habitaient Hinäé. Une force plus effrayante et plus sombre que les autres émanait aussi de l'arme. « Quelle puissance ! À qui peut-elle bien appartenir ? C'est donc de cela que parlait Grinlfahreïm ! » sursauta-elle sans pour autant affaiblir sa concentration.

          Cette source d'énergie très dense n'était pas physique mais spectrale. L'intensité de son activité était instable et son influence démesurée. Elle submergeait toutes les âmes des guerriers tués au combat et emprisonnées dans l'épée et s'en emparait.